Une place réservée dans le métro parisien

Il est 15h. Les transports sont gratuits pour cause de pic de pollution. Le message a été entendu. La rame de métro est bondée. Un homme d’une quarantaine d’années est assis contre la vitre, son téléphone portable à la main.

Il bouge, gesticule, passe une main dans ses cheveux gominés puis l’essuie sur son pantalon blanc. Il tourne la tête, de droite, de gauche et annone Il est en rage. Son siège peine à la contenir. Il est trapu, tassé. Ses sourcils sont finement épilés, ses lèvres gonflées au botox. Il porte une veste de cuir noire, ajustée, celle qu’il convient de porter pour s’inscrire dans la tendance. Sa jambe danse. Son pied frappe la mesure. Il annone. Il insulte. Il éructe contre un interlocuteur qui ne lui répond pas et qui lui doit de l’argent. Il passe de nouveau une main dans ses cheveux, se gratte le cou, vérifie ses ongles puis s’essuie sur son pantalon. Il fulmine encore, tandis que pour la troisième fois en l’espace d’une minute, il tente de joindre son allocutaire. Pas de réponse. Il expulse aussi faiblement que son état le permet, un flot d’insultes directement adressées à la mère de cet autre défectueux. Puis recompose le numéro. Son smartphone lui glisse des mains. Cette fois, il laisse un message, violent, brutal.

SAMO - Basquiat - Novembre 2015

A son côté, une femme s’accroche piteusement à la barre du plafond. Un homme d’âge explique qu’il n’a pas pris le métro depuis des années, qu’il fait une exception aujourd’hui mais que l’on ne l’y reprendra plus. Une jeune femme gère un sac à dos encombrant, qu’elle hésite à garder contre elle ou à poser au sol. Tout comme une autre, de retour d’emplettes. Lui secoue la jambe, éructe toujours, insulte encore, plus ou moins bruyamment, puis marmonne quelques attaques à la même adresse. Il se dégage de lui un telle agressivité qu’un halo s’est fait alentour. Nouvelle tentative. Pas mieux. Il lève la tête au ciel. Ses yeux brûlent de rage. Elle irradie de son être à un point tel qu’elle en devient dérangeante. La rame s’arrête. Un flot de passagers descend. Un autre monte. L’espace se restreint. Il appelle : ‘rappelle-moi. Rappelle-moi tout de suite ou je te défonce. Rappelle-moi’. Il raccroche. Puis rappelle. Ça sonne. La rame ralentit. «  Allô ? Ouais. Ne me fais pas ça. J’ai été gentil avec toi. Ne fais pas ça. Fais comme on a dit. J’ai été gentil avec toi… ». Il se lève, poursuit sa conversation, « Ouais. Comme on a dit. On fait comme on a dit. J’ai été gentil avec toi... »

Debout, il se tourne vers la porte. Une femme s’approche pour prendre la place. Elle est épuisée. Il est 15h. Elle sort du boulot. Ou s’y rend. Elle s’apprête à s’asseoir quand l’homme se ravise et la bouscule : « c’est ma place. J’étais là. Rien à foutre, j’étais là« . Elle s’écarte, ne dit rien, lui cède le siège. A ceux, choqués, qui lui offrent une place, elle adresse un regard chaleureux mais refuse poliment, « merci. Ce n’est pas grave. Ce n’est rien« . Elle sourit encore tandis que le train redémarre et poursuit sa route jusqu’à la prochaine station. Il se relève, se dirige vers la porte. Cette fois, c’est la bonne. On s’écarte. On sourit. Il sort, jetant en l’air quelques insultes, son téléphone toujours à l’oreille. On respire. On exprime son soulagement. Lui passe et repasse devant les portes qui se referment. La femme enfin, s’avance vers le siège et s’assoie. La rame était bondée mais la place est restée libre. Elle lui était réservée.

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