Et personne n’a bronché…

La matinée était déjà plus qu’entamée. Elle est entrée, brutale, hagarde, dans la salle d’accueil bondée, un téléphone à la main. Sans un regard pour la longue file qui divisait la pièce en deux, elle s’est adressée à l’agent d’accueil…

Monticello - Basquiat - Janvier 2016

 

Premier agent. Deux mots imperceptiblement annonés… Incomprise. Elle tourne la tête et fonce vers une jeune femme, occupée à détailler le dossier d’une cliente, qui lui semble mieux à même de la comprendre…

  • Veux, veux…
  • Oui, madame… Que puis-je pour vous ?
  • Veux,veux…

Elle panique, s’excite. Ses gestes en deviennent plus brouillons, presque déments. Elle est enveloppée dans une masse de tissus. Emmaillotée et chargée de sacs, une étrange paire de bottes militaires noires et sévères au pied. Elle peine à se déplacer. Elle a froid. Elle a donc accumulé tout ce qu’elle a pu trouver pour s’en protéger. Elle ne parle pas plus de deux mots de Français. Peut-être est-ce que cela a été suffisant jusqu’ici. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.  Dans la salle, personne n’a bronché.

Il est clair qu’elle ne comprend pas le sens de sa présence dans cette administration, clair qu’elle ne saura pas s’expliquer, clair encore qu’elle est inquiète, perdue. Personne ne bronche.  Elle interpelle de plus belle l’agent d’accueil, tente de dire ce qu’elle cherche sans y parvenir. Elle lui tend finalement son téléphone.

L’agent a d’abord un mouvement de recul, interpellée par le geste : le portable est un objet personnel. Elle s’en saisit finalement, devant l’insistance de son interlocutrice…

  • Bonjour… Oui. Oui. Très bien… Vous allez devoir patienter, madame. Il y a des personnes avant vous…
  • Oui.

Elle ne se retourne pas. Pas un regard pour la file qui ne formule toujours pas une plainte, un mot de contestation. Elle attend. Sa coiffe décline. Elle passe d’un pied à l’autre, se recroqueville sur ses sacs de course emplis de sacs, de papiers, d’affaires,  vraisemblablement personnelles. Elle pourra, quelques minutes plus tard, rencontrer un agent, puis un autre, et un autre encore, se faire comprendre et diriger. Personne n’a bronché.

Elle est perdue, dans un pays qu’elle ne connaît pas, dont elle ne maîtrise aucune règle, à commencer par la courtoisie. Tout  le monde l’a compris. Personne n’a bronché ni ne s’est offusqué de l’attitude de cette femme, d’un âge rendu indéfinissable par la rudesse de l’existence, déjà suffisamment violentée par la vie.

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